Lionel Maurel : “Pour rendre à l’intelligence collective tout ce qu’elle me donne”
Lionel Maurel – entretien
Lionel Maurel est intervenu durant plusieurs des ateliers ouverts de Livre au Centre, à Tours en juin, à Romorantin en janvier et cette dernière fois à ne pas rater : à Chartres le 16 février .
Lionel Maurel est à la fois conservateur des bibliothèques et spécialisé dans les questions juridiques liées à leurs activités, notamment sur tout ce qui touche aux droits d’auteur dans l’environnement numérique. Cette double compétence de juriste et de bibliothécaire lui confère une expertise rare dans ces domaines mouvants et problématiques. Il anime le site Calimaq S.I.Lex, au croisement du droit et des sciences de l’information – ce site est une ressource phare pour les bibliothécaires, les chercheurs, et les bloggers.
Après l’avoir enregistré en intervention l’an passé (consulter le podcast disponible), nous souhaitions revenir sur ces champs d’investigation et de recherche qui sont les siens, et cette intersection si fructueuse en questions et analyses pertinentes. Quel parcours l’a mené là , quelles questions sont les plus cruciales pour lui. Une parole précieuse, humble, généreuse. Lecture :
Parcours, profil : un bibliothécaire juriste.
Ce double profil vient en quelque sorte d’un “incident de parcours”. J’ai une formation de juriste en droit public, après avoir fait Sciences po et la fac’ de droit à Toulouse. Je me destinais à faire de la recherche en droit, quand je suis tombé sur un os : ma thèse, que je n’ai pu mener à son terme. Je me suis alors rendu compte que depuis des années, les endroits où je passais l’essentiel de mon temps étaient des bibliothèques et des librairies. J’ai connu également une période où je suis resté sans emploi et au cours de laquelle j’ai passé énormément de temps à la bibliothèque de Toulouse. C’est à ce moment que j’ai compris que tout cela avait peut-être un sens et que je devais devenir bibliothécaire. J’ai ensuite passé et obtenu le concours de conservateur de bibliothèque. À ce moment, je m’étais beaucoup éloigné du droit et je pensais en fait complètement tourner la page pour m’investir dans ce nouveau métier. Mais lors de ma formation à l’ENSSIB (l’école des conservateurs située à Villeurbanne), je me suis rendu compte que le droit était une composante essentielle dans l’activité des bibliothèques. C’est à ce moment que j’ai découvert et que je me suis pris de passion pour le droit de la propriété intellectuelle, que je ne connaissais pas vraiment. J’ai ensuite effectué un stage au Québec, auprès du service juridique de Bibliothèques et Archives nationales du Québec (BAnQ), en lien avec la numérisation et les bibliothèques numériques. Cela m’a donné l’occasion de rencontrer un très grand monsieur, Yves Alix, qui est l’un des premiers bibliothécaires à s’être beaucoup intéressé aux questions juridiques en bibliothèque. Il a un peu été mon “mentor” en la matière. Finalement, lorsque j’ai pris mon premier poste à la Bibliothèque nationale, j’étais déjà devenu un hybride de bibliothécaire et de juriste, ce qui est assez rare dans la profession.
La publication web, et le blog Calimaq S.I.Lex.
Étrangement, c’est un livre papier qui m’a amené à ouvrir un blog et à écrire principalement en ligne. L’ENSSIB m’a en effet demandé en 2007 de transformer mon mémoire d’études en ouvrage. J’ai accepté, ce qui m’a donné l’occasion d’approfondir ma réflexion sur les questions juridiques liées à la numérisation. De ce point de vue, ce fut une expérience très positive. Mais d’un autre côté, l’écriture de cet ouvrage fut très frustrante, car j’avais l’impression que le livre serait périmé aussitôt paru et il m’a même fallu plusieurs fois modifier le manuscrit pour tenir compte d’une évolution importante qui venait de survenir. J’ai alors ressenti le besoin d’écrire sur un support plus réactif, pour être en phase avec les évolutions du droit et du numérique. Pour cela, la forme du blog était toute indiquée. Il m’a cependant fallu presque un an pour me décider, à cause d’une sorte de “timidité numérique” difficile à surmonter. Finalement, j’ai franchi le pas en 2009, lorsque j’ai réussi à trouver un pseudo et un titre pour mon blog. J’ai choisi comme pseudo Calimaq, en référence à Callimaque de Cyrène, qui fut un poète grec et l’un des bibliothécaires de la mythique Bibliothèque d’Alexandrie, au IIIème siècle avant JC : C’est à lui que l’on doit un des premiers systèmes de classement des ouvrages. J’ai choisi ce pseudo pour toujours me souvenir que même si j’écris sur le droit, je dois le faire avec le regard d’un bibliothécaire. Le titre de mon S.I.Lex procède un peu de la même intention. Les lettres S.I. renvoient à Sciences de l’Information et Lex au droit. Le sous-titre indique : “au croisement du droit et des sciences de l’information”. Mon projet consistait à éclairer les questions juridiques par le point de vue des sciences de l’information. C’est le cap que j’essaie toujours de tenir, même si avec le temps, j’ai constaté que je m’intéresse à des questions juridiques de plus en plus générales, et pas forcément en lien direct avec les bibliothèques.
L’écriture en ligne.
C’est à mon sens le caractère collectif de la création qui différencie le plus l’écriture en ligne de l’écriture sur papier. Même sur un blog, où l’on écrit seul les billets, on sent fortement cette dimension collective, par le biais des commentaires laissés par les lecteurs, et aussi des billets publiés par d’autres blogueurs, qui viennent répondre et prolonger les réflexions que l’on lance. Cette dimension collective est encore plus sensible sur les réseaux sociaux ou sur les wikis, où la création devient “communautaire”. Un autre aspect qui me frappe dans l’écriture web, c’est son caractère multimédia et la place des images, du son, de la vidéo. Dans mon cas, j’écris sur le droit, qui est un sujet assez aride et dont on pourrait penser qu’il ne se prête pas à l’illustration par l’image. Mais depuis le début, j’essaie d’inclure des images dans mes billets et je crois que c’est devenu un aspect important de mon style d’écriture. L’hypertexte est également très important. Faire un lien vers un autre site, c’est une chose très différente d’une note de bas de page par exemple. C’est une manière de créer un chemin direct sur la Toile que le lecteur pourra ou non emprunter, mais qui ouvre vers une possibilité. Là aussi, c’est devenu pour moi quelque chose d’essentiel de pouvoir lier les textes que j’écris à d’autres. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai de plus en plus de mal à écrire des textes pour le papier. Je “cherche” sans cesse les liens hypertextes quand je dois écrire et je ne pourrai plus écrire en étant déconnecté.
Les licences libres
La première fois que j’ai entendu parler des licences libres, c’était en 2006 je crois, en lisant un article sur la bière libre ! Une recette de bière avait été placée sous une licence libre, ce qui permettait de la modifier et de l’améliorer pour créer de nouveaux breuvages. L’idée m’avait alors beaucoup intrigué, mais aussi séduit. Plus tard, je me suis rendu compte que les licences libres correspondaient parfaitement aux valeurs qui sont les miennes en tant que bibliothécaire. Je suis profondément attaché aux notions de partage du savoir et à la transmission de la connaissance. Je reconnais bien entendu l’importance, y compris économique, du droit d’auteur. Mais à titre personnel, j’ai beaucoup de mal à me sentir “propriétaire” de ce que je crée. Pouvoir signer de mon nom (et mieux encore de mon pseudo) me suffit et pour le reste, j’accepte volontiers que ce que j’écris puisse être repris, rediffusé et réutilisé. Les licences libres me permettent de laisser mes écrits s’envoler ailleurs, de manière contrôlée, et cela a souvent été l’occasion de faire de très belles rencontres et de commencer des projets. Aujourd’hui, je ne peux plus concevoir de créer autrement que sous licence libre et je refuse même que mes écrits soient placés sous un copyright “tous droits réservés”. C’est trop contradictoire avec mes convictions.
La militance d’un bibliothécaire
En tant que conservateur de bibliothèque, je suis fonctionnaire et je relève de la tutelle du Ministère de la Culture. Ce rattachement a pu en effet me poser des difficultés de conscience ces dernières années, notamment après le vote de la loi Hadopi, dont je n’approuve pas la philosophie et qui me paraît une mauvaise réponse aux enjeux soulevés par le numérique. Cette situation peut s’avérer parfois complexe lorsque je dois prendre position en ligne. Je suis astreint comme fonctionnaire à un devoir de réserve et à une obligation de discrétion. Je ne peux par exemple pas révéler d’informations ou de documents non encore rendus publics par mon administration, même si j’en ai connaissance. Je m’efforce donc toujours de pointer vers des références publiques lorsque j’écris. Par ailleurs, je ne suis pas censé entrer en conflit direct avec des choix effectués par mon établissement. La frontière est alors plus difficile à faire, mais être fonctionnaire n’empêche pas d’être par ailleurs citoyen et de s’exprimer. Il faut cependant savoir faire des compromis parfois et il a pu m’arriver de me “réserver”, pour ne pas violer mes obligations. Sur mon blog, je ne dissimule pas mon identité réelle, ni mon métier, mais j’indique par ailleurs que les opinions que j’exprime sont purement personnelles. Une façon de concilier les choses est d’agir dans le cadre d’associations, pour ne pas s’exprimer à titre individuel, tout en participant à des actions collectives. C’est ce que je fais en tant qu’expert juridique dans le cadre de l’IABD (Interassociation Archives Bibliothèques Documentation).
Les enjeux, les risques, les questions fondamentales
Nous vivons une époque très particulière, qui n’est pas très éloignée d’une forme de “prohibition culturelle”. Des pratiques culturelles très répandues sont contraires à la lettre du droit d’auteur et pénalement répréhensibles. Par ailleurs, on rencontre de plus en plus de “flou juridique”, c’est-à -dire des situations où l’on ne sait pas quelles règles appliquer, parce que l’évolution des technologies et des pratiques va trop vite par rapport à celle du droit. Pour moi, le plus important à l’heure actuelle, c’est de sortir de l’opposition entre la propriété intellectuelle et les libertés numériques. Les moyens mis en Å“uvre à l’échelle mondiale pour protéger le droit d’auteur sont de plus en plus violents, intrusifs et menaçants pour les libertés. On le voit par exemple avec l’accord ACTA au niveau international ou les projets SOPA et PIPA aux Etats-Unis. C’est une situation qui ne peut plus durer. Il est temps selon moi d’instaurer une “pax numerica” en trouvant de nouveaux moyens de financer la création et les auteurs. Des solutions ont été proposées du côté de la licence globale ou de la contribution créative. Il est temps de les mettre en Å“uvre. Par ailleurs, il me semble essentiel de consacrer beaucoup plus fermement la notion de “biens communs” dans l’environnement numérique. Le savoir et la connaissance ne peuvent pas être soumis à un régime d’appropriation exclusive comme les biens matériels. Quand je partage un bien matériel, il se divise. Mais quand je partage une connaissance, elle se multiplie et se propage. Le droit doit prendre en compte les caractéristiques propres de l’environnement numérique. Ce serait le moyen à mon sens de tirer pleinement profit de l’intelligence collective qui est à l’Å“uvre sur Internet et qui constitue sans doute l’un des biens les plus précieux de l’humanité aujourd’hui. A titre personnel, je m’efforce de faire de mon mieux pour rendre à l’intelligence collective tout ce qu’elle me donne.
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