Olivier Bordaçarre à la Maison des écritures, entretien | Décembre 2011
Olivier Bordaçarre, nécessité du combat
La littérature n’est pas la petite affaire privée de l’écrivain.
Comme les images codées de nos origines sur les parois des grottes préhistoriques qui, immédiatement, représentaient les luttes des premiers hommes et, peut-être aussi, au travers de cryptogrammes non encore déchiffrés, leurs questionnements, la littérature du présent est une réflexion critique, une mise en examen minutieux des sociétés de notre temps.
Accueilli depuis mi-septembre 2011 en résidence à la Maison des écritures, Olivier Bordaçarre vient du Berry mais compte s’installer en Touraine, à l’issue de sa résidence.
Géométrie variable, paru en 2006, fut son premier roman, suivi de Protégeons-les hérissons édité confidentiellement en hors-collection chez la Diseuse, monologues lus à voix haute à l’occasion des Mille lectures d’hiver. Puis Régime sec, et récemment la France Tranquille, toujours chez Fayard, très bien accueilli par la presse.
À noter également, une expérience d’écriture web, sur le site Owni, sous forme de feuilleton : Le bourreau de mes thunes.
Nous le remercions du temps qu’il a consacré à nos questions.
Cette résidence à la Maison des écritures est une première expérience de résidence d’écrivain. Qu’est-ce qui t’y a poussé ? Quel type de dépaysement recherches-tu en t’engageant dans une résidence ?
C’est grâce à Livre au Centre que j’ai appris l’existence de cette résidence et de la Maison des Ecritures de Neuvy le Roi.
J’ai ressenti le besoin d’être plongé dans un temps long d’écriture. Le fait de changer de territoire n’influe pas vraiment sur mon écriture, sa forme, son contenu ; je suis à Neuvy pour écrire mon quatrième roman. Le projet a été décidé bien avant la résidence. Il a été élaboré, planifié avec Véronique Bordaçarre. Nous écrivons donc à deux un roman à quatre mains ! Le dépaysement, le décloisonnement, la nouveauté résident plus dans le fait bouleversant que l’œuvre se réalise grâce à deux réflexions communes, à une mise en commun de deux sensibilités, de deux critiques, de deux sévérités, plutôt qu’au changement de lieu d’écriture.
Ce que je recherche surtout et que je trouve lors de cette résidence, c’est le temps qui m’est offert et que j’essaie de préserver précieusement.
Il y a parallèlement les rencontres nombreuses que je fais dans le cadre de la résidence et qui constituent aussi la richesse de cette expérience.
Tu es également comédien et dirige une compagnie. Peux-tu nous parler de ton positionnement, quant à ces différentes activités. Plus largement, situes-tu l’écriture dans un rapport à l’autre ? Comment vis-tu les rencontres publiques, échanges autour de ton travail d’écriture ? Comment vis-tu les lectures publiques de tes textes, quelle différence de méthode et ressenti avec des textes d’autrui ?
J’aime penser qu’un livre peut tout.
Que la puissance de son style et la précision de son contenu, sa pertinence, son actualité autant que sa manière d’abolir les frontières du temps en déplaçant les problématiques d’une époque ou d’une génération vers une pensée intemporelle nourrissante pour le futur (puisque questionnant le présent), bousculant les idées correctes, remettant en cause l’ordre de la pensée établie, réveillant l’envie d’en découdre avec ce qui pollue les esprits, ce qui les endort, ce qui les aliène ; une pensée, un style, une vérité, un combat pour déverrouiller tous les désirs de révolte, d’amour, de création…, que tous ces ingrédients-là fassent qu’un livre, au-delà de sa fonction de mettre en question l’humanité toute entière, le sens de notre existence et de nos engagements, puissent impacter les consciences, j’aime le penser. C’est cette pensée qui me porte. Si je n’avais pas le moindre espoir…
La lecture à voix haute est pour moi l’occasion d’entrer dans un univers, un territoire, une langue. Même quand il s’agit de mes propres textes, j’ai le sentiment d’être en contact charnel avec une musique nouvelle, une musique que j’entends, que je découvre. C’est sûrement pour cela que je relis aussi à voix haute ce que j’écris chez moi, seul.
« Il n’y a pas de fait, il n’y a que des interprétations. » Ma conception de la lecture s’inspire beaucoup de cette citation de Nietzsche.
Je pratique très souvent la lecture en public. Je pense qu’il n’y a aucune autre manière de lire, de voir, de sentir, de toucher. L’interprétation est une vérité absolue et permanente de la lecture du monde par les hommes. La voix de l’auteur passe par le filtre de celle du lecteur et par celui de son esprit. En ce sens, lorsque nous écoutons le lecteur, nous entendons les mots de l’auteur, la musique qu’il a tenté d’écrire (rythmes et syncopes) mais nous sommes en présence d’une indubitable interprétation dont les formes varient selon la sensibilité du lecteur, les états qui président à sa lecture, le jeu auquel il s’adonne afin d’être au plus près du sens de ce qu’il comprend. Et, encore une fois, le sens supposé d’un texte est aussi une construction interprétative du lecteur. C’est une vérité de Lapalisse ! Quel est le fou qui peut imposer au cerveau humain de ne pas interpréter ce qu’il voit ? Le lecteur dont le vÅ“u nimbé d’honnêteté est de surtout ne pas interpréter le texte qu’il lit, utilise toute une gamme d’artifices qui le font disparaître derrière le texte : il lit neutre (c’est-à -dire ? comme un robot ?) ; il lit sans intention et, dans tous les sens du terme, cela donne quelque chose qui n’a aucune intention, c’est-à -dire totalement dégagé, sans chair et sans esprit, presque moribond ! ; il lit sans jouer (est-ce qu’on demandera à un violoniste de surtout ne pas jouer la partition de Bach ? Est-ce bien raisonnable ? Je passe sur la force de Bach qui transperce toute interprétation depuis des siècles et c’est cela d’ailleurs qui est passionnant : la jonction, la fusion, la rencontre de deux forces : celle de Bach et celle du musicien). C’est-à -dire ? L’écrivain a-t-il écrit sans jouer lui aussi ? L’écrivain ne répond-t-il qu’à un devoir d’écrire ? A-t-il une fonction à ce point bureaucratique ? Est-ce qu’il ne joue pas, lui aussi, à décrypter le monde, à le moquer, à le transformer, à se l’approprier, à le recracher, à le vomir, à l’embellir, à lui donner des ailes ? L’écrivain est-il cette machine froide qui répond à un impératif descriptif et non interprétatif ? Non, bien sûr. Et si le lecteur tente de s’exonérer de cette vie qu’il porte en lui et qui s’exprimera, s’inscrira entre les lignes du texte lu, c’est en vain. Car la neutralité, loin de faire surgir le chant de l’auteur, l’étouffe dans l’œuf, le neutralise et l’auditeur n’est que le témoin déçu d’une entreprise de disparition. Et il s’emmerde ! Il peut aussi être ou ne pas être d’accord avec l’interprétation que le lecteur propose mais dans tous les cas il est en présence d’une interprétation et personne n’y peut rien. Les académistes de la lecture sont les gestionnaires d’une petite entreprise de culpabilisation : il ne faut pas interpréter car ce serait trahir ! Mais Nietzsche lui-même n’a pas écrit autre chose qu’une invitation à interpréter sa pensée pour les siècles à venir. Tant pis pour ceux qui comprennent de travers ! La pensée traverse les esprits et les temps. C’est une Å“uvre qui reste, qui se conserve. Un musicien ne peut pas travailler s’il ressent en permanence cette épée de Damoclès au-dessus de lui, le menaçant de le foudroyer s’il n’est pas dans la vérité de ce que l’auteur a voulu dire. Mais qui sait ce que l’auteur a voulu dire ? Cette entreprise de culpabilisation salit la lecture par cette injonction religieuse à ne pas interpréter. Surtout rester dans la vérité du texte ! Ne pas chercher midi à quatorze heures !
Ce que le lecteur doit faire : suivre les chemins qui lui ont été tracés dans l’œuvre. Et c’est sur ces chemins qu’il trouvera, qu’il glanera ce qui a été semé par l’auteur : les notes de musiques. Et il les jouera. À sa façon.
Pour ce qui est des rencontres avec le public autour de mes écrits, je ressens toujours une sorte de frustration car nous n’avons jamais le temps d’enclencher un travail suivi, une aventure. Et c’est cela qui serait intéressant, au contraire. Pouvoir s’engager dans un rapport de travail et de jeu sur un temps suffisamment long afin que la rencontre est véritablement lieu.
Et dans le très concret et pragmatique, comment s’organisent tes journées de résident ? Quel est le rythme d’écriture ? Comment cela se vit-il “psychologiquement”, (sensiblement), et dans la production du texte même.
J’ai beaucoup d’interventions en milieu scolaire, en prison et dans d’autres structures. Cela peut être un écueil parfois. Cela me coupe et me perturbe un peu.
D’autre part, il y a eu en septembre la sortie de mon roman, La France Tranquille. Ça m’a pris du temps.
Il y a aussi le fait important que je m’installe à partir de janvier 2012 dans la région de Tours. C’est un bouleversement, une organisation. Je dois trouver du travail en tant que comédien et metteur en scène, constituer un réseau (je déteste ce mot à la mode), faire des rencontres et des propositions à des personnes qui ne me connaissent qu’à peine.
Une journée type ?
Le matin est consacré au travail de relation, d’interventions diverses. Répondre au courrier, aux questionnaires (!), passer les coups de fil…
L’après-midi est consacré à l’écriture (quand je n’ai pas un rendez-vous par-ci par-là !)
Tu es venu avec un projet d’écriture de roman dans un décor précis, le village de Neuvy-le-Roi a-t-il une influence sur ta création ? Y a t-il une démarche documentaire dans ton écriture (et dans le roman noir, d’une façon plus générale) ?
Ma documentation, c’est le monde qui m’entoure. Pas spécialement Neuvy-le-Roi. Livres, journaux, médias de toutes sortes, discussions, débats, rencontres.
Si la question porte sur cette mode, encore une fois, de ce qu’on appelle en Amérique le roman de non-fiction (le livre de Morgan Sportès en est un exemple frappant. Un livre important d’ailleurs, tient à préciser Véronique), ce n’est pas vraiment ma manière de faire. Je me pose beaucoup de questions sur cette pratique qui consiste à s’approprier un fait-divers pour en faire un bouquin critique. Je pense que la critique sociale dans les romans ne s’exprime pas seulement par la refonte d’un évènement existant ou ayant existé.
Je pense qu’il y a une manière plus subtile d’utiliser la matière-monde. Elle se situe dans le vrai romanesque, c’est-à -dire dans une pratique poétique qui consiste à réellement inventer les faits, leur interprétation et le style de narration. J’instaure une distance de base, préalable à la création, vis-à -vis du monde, parce que j’invente les faits. C’est grâce aux échos dans la narration que le lecteur peut parcourir cette distance qui sépare le roman de la réalité et se retrouver, lui-même, dans son monde à lui avec comme éclairage, s’il l’accepte, ce qui s’est dit dans le roman. J’aime beaucoup cette avertissement populaire : toute ressemblance avec des personnes ou des faits existants ou ayant existé ne serait que pure coïncidence. Par cette phrase, on entre vraiment dans le romanesque. Cela n’empêche pas d’écrire des choses très engagées !
Quelle est la part de “programmation” dans ton travail ? Planifies-tu tout avant de rédiger, où te laisses-tu surprendre en cours d’écriture par ce que l’écriture t’apporte ?
Je dis nous car nous sommes deux à être surpris !
Nous avons un plan extrêmement précis. Un programme si l’on veut. C’est une contrainte qui nous permet de digresser, de prendre des libertés (car la liberté se prend, n’est-ce pas ? elle ne se réclame pas gentiment en disant s’il vous plaît !) Parfois nous nous arrêtons. Nous relisons. Et nous avons peur ! Nous ne suivons pas le plan ! Nous le trahissons ! Nous interprétons ! Aïe ! Mais l’écriture doit faire ce qu’elle a envie de faire : changer de rythme, négliger tel détail, ajouter un personnage ici, retirer un fait là . C’est dans cette expérience qu’on peut se dire que nous sommes en train d’effectuer un voyage sans boussole ou presque. Le plan n’est pas une suite d’ordres à respecter.
Quelque chose à ajouter, en général ou en particulier ?
La littérature n’est pas la petite affaire privée de l’écrivain.
Comme les images codées de nos origines sur les parois des grottes préhistoriques qui, immédiatement, représentaient les luttes des premiers hommes et, peut-être aussi, au travers de cryptogrammes non encore déchiffrés, leurs questionnements, la littérature du présent est une réflexion critique, une mise en examen minutieux des sociétés de notre temps.
Les actes et les langages des personnages romanesques nous poussent, par identification, solidarité ou répulsion, à sonder nos existences (nos pensées, nos désirs) et à interroger notre place dans le système actuel, d’un bout à l’autre du Monde. Ils nous invitent au rêve et à la lutte.
Tout acte de création est acte de résistance. Il exige, il attaque, il ironise, il déconstruit et reconstruit (cubisme de l’acte), il utopise.
La littérature ne change pas le Monde ni la nature humaine (cela se saurait !) mais elle peut aider, comme la morale, la règle, la loi (à condition que ces garde-fou ne soient pas imposés par des dominants satisfaits de leur position et fous eux-mêmes), à ré-inventer des sociétés où les mauvais aspects de cette nature humaine ne peuvent pas triompher. Et puis de toute manière, il n’y a pas de nature humaine, il n’y a que des choix !
Les arts et la littérature sont donc soumis à une nécessité de combat. C’est une réalité de tous les temps.
Spartacus disait : « Révoltez-vous ! » Stéphane Hessel dit : « Indignez-vous ! » Le roman dit : « Arrêtez-vous ! Regardez. Désirez. Choisissez. Vivez ! » (Olivier Bordaçarre, novembre 2011)
Version pour impression, des élements sont supprimés pour économiser du papier. Mais êtes vous certain de devoir imprimer ?





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