Écrivains à Chambord | Rencontre avec Yannick Mercoyrol
Lectures au château de Chambord
Le dernier dimanche de chaque mois, à 15 heures, entrée gratuite, limitée à 100 places.
Le Domaine national de Chambord propose, depuis le 27 février 2011, une série de lectures, Écrivains à Chambord, manière de rendre hommage à l’homme de lettres que fut François 1er : il fit en effet enrichir la collection de la bibliothèque royale, promulgua l’ordonnance de Villers-Cotterêts et fut lui-même poète. En outre, l’étroitesse de ses liens avec sa sœur, Marguerite de Navarre, et nombre d’intellectuels, poètes ou théologiens de la Renaissance française, en font un des souverains les plus intimement liés au texte et à ses enjeux. Cinq siècles plus tard, ce rendez-vous littéraire mensuel permet à tous les publics d’écouter gratuitement un grand écrivain de notre temps lire un passage d’une de ses propres œuvres, parfois avec un accompagnement musical ou théâtral, et d’échanger ensuite avec l’auteur.
Certaines de ces lectures sont enregistrées et disponibles à l’écoute, sur la webradio de Livre au Centre. Depuis ce printemps 2011, la diversité l’a disputé à la qualité : de Oliver Rohe à Yves Bonnefoy, en passant par Tanguy Viel ou Laurent Gaudé. Cette saison à venir viendra confirmer l’exigeance et la variété de cette programmation, de Jean-Marie Blas de Roblès à Maylis de Kerangal.
Nous avons rencontré l’initiateur et responsable de cette programmation, Yannick Mercoyrol, qui nous en présente les prochains mois.
La saison 2011-2012 du programme “Écrivains à Chambord”
Dimanche 25 Septembre 2011 — Jean-Marie Blas de Roblès (à l’écoute ici)
Dimanche 30 octobre — Pierre Michon
Dimanche 26 février 2012 — Jean-Christophe Bailly
Dimanche 25 mars — Maylis de Kerangal
Dimanche 29 avril — Christian Prigent
Dimanche 27 mai — Antoine Volodine
Dimanche 30 septembre — Arno Bertina
Interview de Yannick Mercoyrol
−Présentation−
Quelles sont vos fonctions « officielles » à Chambord, et en quoi cela consiste-t-il concrètement (on imagine une grande multiplicité de taches dans un lieu aussi dense et actif) ; comment les pensez et les vivez-vous ?
Je suis, depuis le 1er septembre 2010, directeur de la programmation culturelle du Domaine national de Chambord. À ce titre, je suis responsable de la conception, de l’organisation et de la gestion de la programmation des événements culturels du château. La question simple (et redoutable) que je me suis posée à mon arrivée fut la suivante : comment assurer la cohérence nécessaire à une proposition culturelle dans un tel lieu, qui est beaucoup plus qu’un monument dédié au tourisme patrimonial de tout poil, sans être ni un musée, ni une scène nationale, un centre culturel de rencontre ou un centre d’art… Comment définir l’identité d’un projet à partir de la tension entre patrimoine et création d’aujourd’hui ici, à Chambord ? Il m’a semblé judicieux de repartir de la Renaissance, non pas pour construire une programmation historicisante, mais pour définir plus clairement les champs culturels discriminants qui constituaient l’espace intellectuel et esthétique prégnant de l’époque de construction du château. Trois champs s’imposent à cette époque: celui du texte (ne serait-ce que par l’invention de Gutemberg), des arts plastiques (les Beaux-Arts importés d’Italie par le roi François lors de cette Renaissance heureuse à la française) et la musique (si différente de la musique médiévale, et ensuite oubliée avec le tournant baroque puis classique) ; à ces trois champs, j’ai souhaité ajouter celui du théâtre et de la danse, qui triompheront certes avec le Grand Siècle, mais dont on pouvait légitimement arpenter la postérité contemporaine dans le lieu où fut créé Le Bourgeois gentilhomme ! Les quatre axes de la programmation étaient alors en place : les lectures, les expositions d’art contemporain, le Festival de Chambord pour la musique et les Nuits insolites (programmation masquée dans les eaux du théâtre, de la danse et de la performance).
Et pour répondre plus pratiquement à votre question, ces principes, bien sûr, se confrontent à la réalité d’un espace qui n’est pas directement « équipé » pour les recevoir, ce qui rend parfois les événements que nous projetons complexes à installer dans le château ! Il convient donc de travailler en amont avec tous nos collègues afin de rendre praticables pour tous (artistes, public, touristes) les programmes envisagés. Avec mon équipe restreinte mais très efficace, nous parvenons ainsi à imaginer et réaliser cette programmation au fil de l’année, en passant par toutes les phases nécessaires (conception, budget, technique, communication, recherche de mécénat, logistique, etc.). Cela exige une véritable polyvalence, un travail avec toutes les équipes de Chambord, et un dynamisme certain…
Quelles expériences précédentes vous ont mené à ce poste ?
Il se trouve que j’ai travaillé, depuis plus de 10 ans, dans le « milieu » culturel, en ayant eu la chance de goûter à des univers ou des fonctions divers : le monde muséal et éditorial au musée d’Orsay, deux expériences à l’étranger (États-Unis et Allemagne) où j’ai pu exercer des fonctions à la fois administratives et opérationnelles qui m’ont confirmé dans mon choix : être un médiateur de la culture contemporaine entre des artistes et des publics, en proposant des choix, des esthétiques, des spectacles ou des expositions qui ne soient pas réduits à une chapelle ou même une forme d’expression, mais ouverts à la pluridisciplinarité. J’ai ainsi pu créer un festival de théâtre contemporain à Chicago, une résidence d’artiste à Brême, une revue littéraire en France ; j’aime cette ouverture, ce vertige impossible de l’honnête homme… C’est une position difficile à tenir dans un monde de spécialistes que celle du dilettante, au sens premier du terme ; et je mesure la chance que j’ai ici, à Chambord, d’occuper cette position, qui n’est cependant pas de tout repos, comme tend à le faire accroire l’acception contemporaine de ce joli mot italien… Sans doute ai-je aussi pu acquérir l’expérience du travail en réseau, absolument déterminante. Et sur un plan personnel, la littérature est et demeure ma terre d’origine, ma langue natale…
−La littérature à Chambord−
Pouvez-vous nous présenter les fonctions et modalités de l’action menée en faveur de la littérature à Chambord ? A-t-elle démarré cette année ou plus tôt ?
Rien de plus simple qu’une série de lectures, mais l’idée n’avait tout simplement pas été évoquée auparavant. Nous avons donc inauguré ces « Écrivains à Chambord » avec Yves Bonnefoy, le 28 février 2011, en indiquant que Chambord organiserait gratuitement une lecture par mois, chaque dernier dimanche, à 15h. Une telle série est dans mon esprit complémentaire des rencontres organisées dans le réseau des bibliothèques de la région : il s’agit de susciter la rencontre entre un public et un écrivain d’aujourd’hui, sans critère esthétique particulier, sinon celui de la qualité du travail : pas de restriction de génération ni de genre, encore moins d’accessibilité. Tous peuvent venir assister à une lecture selon leur envie ou leur disponibilité, dans un lieu emblématique mais en marge des habitudes. C’est un élément essentiel à l’enjeu de démocratisation culturelle qui est au cœur d’un établissement public comme le nôtre. En outre, chaque lecture est suivie d’un pot informel durant lequel l’écrivain signe ses livres, afin de faire de ces rencontres un moment de convivialité, à rebours de tout spectacle ou conférence guindée à caractère exclusif.
Quelles réflexions par rapport à ce lieu, à son histoire, à ses fonctions, actuelle et passée, ont déterminé cette action littéraire ?
Écrivains à Chambord se présente comme un hommage à l’homme de lettres que fut François 1er : il fit enrichir la collection de la bibliothèque royale, promulgua l’ordonnance de Villers-Cotterêts, décisive pour notre langue et fut lui-même poète ; n’oublions pas non plus qu’il fut le frère d’un des plus grands écrivains du XVIème siècle, Marguerite de Navarre. Cinq siècles plus tard, ce rendez-vous littéraire mensuel est donc comme un écho lointain à un roi qui ne fut pas simplement un monarque important, jouisseur, chasseur, guerrier et bâtisseur, ce qu’on a aujourd’hui sans doute un peu oublié. Un écho aussi à cette Renaissance française qui, rappelons-le, fut une époque déterminante pour notre littérature avec l’influence du néoplatonisme, les premières traductions d’Aristote et l’émergence d’une tradition poétique exceptionnelle avec non seulement la Pléiade, mais l’école de Lyon, la poésie scientifique, les virtuosités de Marot, la folie Rabelais, pour reprendre et entregloser à la Montaigne, etc. Ce n’est tout de même pas rien ! Je crois que la littérature et la pensée ont ainsi toute leur place à Chambord, qui est un édifice de l’esprit dans tous les sens du terme. Et d’y faire entendre la langue d’aujourd’hui, c’est pour moi une évidence.
Comment la littérature s’insère-t-elle dans l’ensemble des activités patrimoniales, culturelles, de Chambord ? Quelles correspondances se développent (ou pas) ?
Pour l’heure, la littérature constitue donc un des quatre axes programmatiques indiqués plus haut. En 2011, « Écrivains à Chambord » n’aura cependant pas été la seule manifestation de la littérature ici : nous avons également créé une résidence d’artiste dans le château lui-même qui, si elle a une visée pluridisciplinaire, accueillera chaque année (grâce au soutien de Livre au Centre !) un écrivain pour une période de création de trois mois : Oliver Rohe en a été le premier bénéficiaire, et nous accueillerons Arno Bertina l’an prochain. Par ailleurs, le texte est également présent au sein des Nuits insolites : c’est un événement assez particulier, puisque j’ai souhaité repartir, là encore, d’une notion capitale à la Renaissance : l’énigme, ou le retournement de sens. La pensée et l’esthétique au XVIème siècle adorent ces jeux avec le sens (qu’on pense à l’art de la pointe chez ces poètes auxquels je viens de faire référence, ou à l’anamorphose en peinture) : j’ai donc poussé la logique jusqu’au bout en programmant des spectacles inattendus dans la monumentalité majestueuse du château, en conservant la programmation secrète, manière de ménager la surprise jusqu’au bout, puisque la feuille de salle n’est donnée aux spectateurs qu’à la fin de chacun des 3 spectacles de la soirée. Et cette année, le deuxième spectacle était un monologue tiré d’Une Phrase pour ma mère de Christian Prigent, et le dernier une création autour de l’Éloge de la Folie d’Erasme, entrelardé de passages de Cioran et de Marguerite de Navarre. En outre, le texte est également présent à travers le catalogue des expositions que nous organisons (Djamel Tatah, puis Jean-Gilles Badaire à partir du 22 octobre, un peintre qui a beaucoup à faire avec les écrivains), et il le sera dès 2012 également dans le Festival de musique, à travers la présence de concerts lectures que nous allons proposer au public. Vous voyez que la littérature est vraiment très présente ici…
Cette première saison d’activité, ce premier semestre 2011 ; quelles images et moments vous en restent ?
D’abord, je suis heureux que le public ait été au rendez-vous, et qu’un « noyau dur » se soit formé si rapidement. Heureux également d’avoir pu inaugurer cette série avec Yves Bonnefoy, qui est évidemment un des monuments de la littérature française, mais également d’avoir eu la chance d’accueillir des écrivains aussi différents que François Bon ou Laurent Gaudé. La mémoire est encore vive de ces rencontres ; mais si je devais choisir quelques moments privilégiés, ce seraient peut-être la magnifique lecture d’un texte inédit de Bernard Noël consacré à Nerval, la générosité de Gaudé signant de manière ininterrompue pendant 45 minutes ou encore, de manière plus générale, la qualité de silence des auditeurs, vraiment exceptionnelle.
Quelles sont vos priorités, quels critères régissent votre programmation ?
Je crois que j’ai déjà en partie répondu à cette question : pas de restriction autre que la qualité de travail de l’écrivain, essayer d’équilibrer le programme en termes de notoriété, de génération, de genres. Et éviter les deux saisons plus difficiles à Chambord : l’été et son flot de touristes (auquel participe notre propre Festival de musique !) et… le cœur de l’hiver où il fait souvent bon rester au coin du feu en Sologne ! C’est pourquoi nous programmons des lectures de février à mai, puis de septembre à octobre ou novembre.
−La saison 2011-2012−
Pouvez-vous nous livrer des éléments, généraux et de détail, concernant la programmation de cette saison culturelle 2011-2012 ?
Les « Écrivains à Chambord » 2012 sont connus : j’aurai le plaisir d’accueillir en ouverture, en février, Jean-Christophe Bailly qui est un écrivain d’une justesse extraordinaire, à la fois dans la pensée et dans l’écriture, qui viendra lire des extraits de son Dépaysement. Nous aurons ensuite le plaisir de recevoir Maylis de Kerangal, qui est une auteure des plus douées de sa génération ; en avril, Christian Prigent sera des nôtres, puis nous aurons le privilège d’entendre Antoine Volodine, qu’on voit peu, alors qu’il est pour moi un des écrivains les plus originaux en France. Et après la pause estivale, Arno Bertina donnera en septembre sa lecture de fin de résidence ; pour octobre et novembre, les confirmations sont en cours, et nous devrions inviter deux personnalités bien connues du grand public…
Pouvez-vous nous en résumer les orientations, la « philosophie », les directions ?
L’ensemble de la programmation du Domaine a été initiée cette année : il s’agit donc de la confirmer et de poursuivre sur les mêmes orientations afin de l’installer et d’en étendre la visibilité auprès de nos publics. Tout ceci est encore très neuf, et il nous faudra du temps pour susciter, en marge de l’image existante, cette autre facette de l’identité de Chambord. C’est un défi passionnant, au sein duquel la littérature a pleinement son place.
Version pour impression, des élements sont supprimés pour économiser du papier. Mais êtes vous certain de devoir imprimer ?





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