La construction d’une culture littéraire : la place de l’auteur | par Dominique Panchèvre

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Récit d’une Journée

À Nantes, le 8 décembre 2010, sous les auspices du Conseil régional des Pays de la Loire, via le Centre de Ressources du Livre (CRL).

Consulter le programme, présentation du CRL et des intervenants .

Il est permis d’imaginer que le titre en deux parties qui fut donné à cette journée ouvrira la porte à d’autres rencontres ; la première partie du titre demeurant, la seconde changeant. En effet, dans la construction d’une culture littéraire, la place de l’auteur est à la fois première et primordiale ; cela dit, tout l’écosystème du livre est concerné. Quid de la place du bibliothécaire, de l’éditeur, du libraire, des réseaux sociaux, des centres régionaux du livre, des critiques, des manifestations, des émissions, etc. dans la construction d’une culture littéraire ? À coup sûr, Samira El Alaoui (conseillère régionale en charge du suivi des politiques en faveur du livre et de la lecture) et Christine Marzelière (directrice du CRL) ont du pain sur la planche si elles souhaitent exploiter le filon et balayer progressivement le spectre des différents passeurs du désir de lire.

Matin

Dire en premier lieu l’accueil très chaleureux du Conseil régional et préciser une constante qui traversera l’ensemble de la journée : l’animation des discussions par Cathie Barreau et Guénaël Boutouillet fut plus qu’un fil conducteur homogène ; ce fut un duo complémentaire, vivant, pertinent, qui a su distribuer la parole à des intervenants qui ne s’en sont pas privés.

En s’appuyant sur son expérience personnelle, Alain Liévaux nous a proposé une introduction en réponse à la question “À quoi sert la littérature” qui lui avait été posée. Depuis les quartiers de Pantin (enfance) jusqu’aux rives du canal du Berry (maintenant), en passant par la librairie, la diffusion du livre (les “représentants”, il tient à cette terminologie), la direction de théâtres ou celle d’un centre régional du livre, Alain Liévaux dit que la littérature ne sert à rien d’autre qu’à ouvrir les esprits, à s’ouvrir aux autres, à dire la part du rêve et la fiction du Monde, à forger une culture en alerte à laquelle le couple écrivain / lecteur est consubstantiel. La littérature ne sert à rien si l’on en attend des réponses : elle est là pour poser des questions.

“Repères dans la littérature contemporaine : les genres et leur dépassement”

Cathie Barreau et  Guénaël Boutouillet ont animé une discussion entre Claro et Pascal Jourdana. Cet échange a permis de recentrer le travail critique qui s’opère sur les blogs, par les lecteurs ou par des écrivains (celui de Claro, par exemple, passionnant, Le Clavier cannibale ou celui de Bartleby les yeux ouverts). Repenser la prescription en littérature, c’est peut-être associer comme un complément pertinent à celui des prescripteurs reconnus (presse, libraires, bibliothécaires, essentiellement) le travail que font les lecteurs eux-mêmes, en suscitant le désir de la curiosité, en valorisant ce qu’apporte la langue d’un texte à son histoire, en disant comment l’écrivain, nourri de réalité, trouve par l’écriture la distance pour faire Å“uvre.

Rencontre passionnante entre les deux protagonistes, riche d’expériences et de bonnes pratiques dans les usages de la critique. Ils se sont retrouvés en accord parfait sur la qualité (formelle et de contenu) d’une critique, sur sa vocation à susciter la curiosité et le désir, ainsi que sur leur incapacité avouée à critiquer la poésie, genre à la fois trop dense structurellement, trop intimiste et trop universel.

Après-midi

Dans l’après-midi il a été question de la présence de l’auteur sur le territoire. En librairie et en médiathèque dans un premier temps ; dans la classe dans un deuxième temps ; en résidence, dans un troisième temps. Que vient faire un auteur en représentation auprès de ses lecteurs qu’ils soient réels ou supposés ? Quelles sont les motivations de l’auteur et des accueillants ? Qu’est-ce que cela produit ? Etc.

Bernard Bretonnière, Claro et Alain Girard-Daudon (librairie Vents d’Ouest, à Nantes) ont échangé les balles du premier set de ce triple questionnement.

Éric Pessan et Isabelle Violet ont animé le deuxième set.

Xavier Person, Yann Dissez et Patrick Deville ont échangé les dernières balles de la journée.

L’auteur en librairie et médiathèque

Il ressort globalement de ces échanges que la mise en public de l’écrivain doit être minutieusement préparée, qu’elle doit s’inscrire dans la dynamique cohérente d’un projet partagé et que, au final, elle propose des réponses à la question qui avait été posée à Alain Liévaux en début de journée et pour laquelle il avait imaginé des pistes que nous retrouvons ici. Claro, qui a été accueilli à la librairie Vents d’ouest plus tôt dans l’automne l’a vécu ainsi lors de sa venue. Il dit aussi que la confrontation avec un public de lecteurs est toujours une mise en danger et qu’il ne faut y aller que si l’on a quelque chose à dire, pour apporter une valeur ajoutée à l’Å“uvre écrite, dans une discussion autour du texte ; qu’il s’agit d’un moment propice pour parler d’autres littératures, d’autres auteurs. Alain Girard-Daudon – qui l’avait accueilli – revient également sur la qualité de la préparation, sur celle de l’animation de la discussion avec l’écrivain et sur le choix judicieux du moment de la rencontre. Il en va d’une forme de fidélisation des lecteurs à la librairie, lecteurs qui reconnaissent au libraire un parti-pris critique, de conseil et d’échanges qui va bien au-delà du simple acte de vente. Bernard Bretonnière ne dit rien de différent lorsqu’il évoque les rencontres-lectures, principalement autour de textes de théâtre, qu’il organise et anime depuis trente ans à la bibliothèque de Saint-Herblain. Il insiste sur le côté convivial que doivent prendre des rendez-vous qui s’inscrivent de plain-pied dans la politique de valorisation d’un fonds d’ouvrages de théâtre. Méthode éprouvée, il prend toujours directement contact avec les auteurs qu’il invite, sans passer par le filtre des maisons d’édition : une façon d’établir une certaine connivence en amont, présage du bon déroulement de la suite.

L’auteur dans la classe

L’échange entre Isabelle Violet et Éric Pessan nous a entraîné dans un univers plus complexe. En présence, les adolescents formant corps, puisque appartenant à une classe constituée, une professeure d’histoire, un écrivain et le sujet de la déportation. Des moyens : l’atelier d’écriture et le voyage au camp de Buchenwald. L’atelier d’écriture a précédé le voyage. Le projet a été minutieusement préparé et l’adhésion de la classe à l’atelier est allée bien au-delà des séances organisées à Nantes. Là encore, l’écrivain parle de littérature, de celle des autres, et accorde un grande importance à la lecture, que ce soit celle des livres ou celle des textes écrits par les écrivants de l’atelier. Une circulation de la parole qui décomplexe et stimule la production. S’il est indéniable que la présence de l’écrivain au cÅ“ur d’un projet de cours d’Histoire a été bénéfique pour les élèves, la professeure comme l’écrivain y ont également été nourris par les échanges et le questionnement, à la fois historique et philosophique, que pose encore de nos jours la déportation sous le régime nazi.

L’auteur en résidence

Lors de la troisième conversation, autour de la résidence d’auteur, nous avons tous compris que ce terme pouvait répondre à une typologie à géométrie variable en ce qui concerne la présence d’un auteur sur un territoire. Patrick Deville, en faux dilettante, nous explique que les résidents venant à la MEET de Saint-Nazaire (Maison des écrivains étrangers et des traducteurs), il leur “fiche la paix” et que les auteurs y font ce qu’ils veulent (c’est-à-dire écrire et traduire). Xavier Person présente, lui, le dispositif que le Conseil régional d’ÃŽle-de-France a mis en Å“uvre. Il s’agit de “favoriser une relation vivante des habitants à la création littéraire tout en permettant le projet d’écriture propre à l’auteur, sachant que la résidence est entendue comme l’association d’un auteur et d’une structure d’accueil pour réaliser un projet d’action littéraire” (extrait de la présentation sur le site de la Région ÃŽle-de-France). C’est à l’aune du budget qui y est consacré (800.000 euros), que l’on peut mesurer la détermination d’une politique. Ces résidences peuvent se tenir dans des lycées, des bibliothèques, des centres sociaux, des comités d’entreprise, des hôpitaux, des librairies, des cafés, etc. Ici, la volonté est clairement énoncée : immerger l’écrivain dans un territoire circonscrit par le lieu d’hébergement (ou d’activité) et favoriser une porosité à double sens entre milieu d’immersion (lieu et acteurs) et création.

Yann Dissez, s’appuyant sur le travail de recherche qu’il a effectué pour un mémoire consacré à la résidence (Habiter en poète), téléchargeable ici, rappelle brièvement l’historique du principe de résidence, estimant qu’il faudrait sans doute éclaircir et mieux caractériser les différentes présences d’auteurs sur le territoire. Le terme de résidence est effectivement pluriel et le curseur varie entre la résidence dite “d’action culturelle” et celle dite “de création”. Par ailleurs, sont rangées sous ce vocable des interventions sporadiques qui interrogent sur le temps réellement consacré par l’auteur à la création. Un auteur en résidence doit-il demeurer un certain temps a minima sur un territoire ? La résidence peut-elle être fractionnée ? Quelle part pour la création ? Doit-il y avoir dépaysement ? Ces questions pourraient faire l’objet d’un travail dont le fruit (un vade-mecum ?) permettrait à la fois aux structures qui accueillent, aux financeurs et aux auteurs eux-mêmes de s’y retrouver et d’agir en connaissance de cause. Peut-être faut-il plutôt s’interroger sur le mode de présence de l’auteur sur un territoire, la résidence n’en étant qu’une déclinaison.

Cela dit, un point s’est rapidement avéré essentiel : l’entente sur un projet commun entre l’accueillant et l’auteur. Sur cette entente, les structures régionales pour le livre peuvent apporter soutien et conseils aux  accueillants, aux collectivités qui financent et aux auteurs.

Parole

Ces trois discussions montrent que la parole est essentielle. La parole avant (la rencontre, l’atelier d’écriture, l’accueil en résidence) ; parler pour se nommer, pour nommer son désir et ses projets, parole qui s’échange dans le débat contradictoire, parole qui prépare le projet. La parole pendant, celle qui lit la littérature, celle qui donne sont point de vue, celle qui théorise – pourquoi pas ? – celle de l’écrivain qui nourrit les imaginaires et celle des personnes présentes qui nourrissent la création, qui la couchent sur les cahiers d’ateliers, qui disent leurs textes ; une parole d’échange, là aussi. Enfin, la parole après, celle qui vient visiter l’imagination des lecteurs, des auditeurs de rencontres, des écrivants, ou des simples quidam qui ont cheminé un temps avec l’écrivain, parole qui viendra les interroger, leur poser des questions, poser les questions que la littérature pose, comme le disait Alain Liévaux en ouverture de cette journée ; parole qui peut aussi prendre forme dans des recueils ou des lectures à la suite d’atelier d’écriture ; pour l’écrivain, parole essentielle qui infuse la réalité des rencontres, celle des cheminements et des présences, et qui viendra peupler son propre imaginaire, parole qu’il mettra à distance de cette fameuse réalité et, tordant le cou au passage à la notion d’inspiration, en fera de la littérature.

Littérature qui, à son tour, posera des questions…

Extraction, une nouvelle collection de littérature contemporaine, aux éditions Joca Seria

Cerise sur le gâteau de la création littéraire, la présentation en fin d’après-midi, animée par Guénaël Boutouillet, de la collection Extraction chez Joca Seria. Extrait de la présentation sur leur site :

L’extraction est une action, la collection Extraction un geste éditorial. Faire sortir la littérature de son carcan traditionnel, tirer la poésie hors de ses codes et ses chapelles, donner la parole aux expérimentateurs.

Des écrivains-chercheurs, qui, du fond de leur laboratoire, produisent des formes et des dispositifs singuliers, tout en prenant la langue comme matériau. Le son, parfois, aussi. Quand ce n’est pas l’image. Une littérature aux frontières d’autres arts, intégrant d’autres pratiques que l’écriture. Repoussant ses limites. Une littérature contemporaine non pas parce que publiée par des auteurs en vie, mais parce qu’intégrant, au plus profond de son propos et de sa structure, les données du monde d’aujourd’hui. Dirigée par Chloé Delaume, la collection Extraction se définit comme un espace de recherche en marge de l’hégémonie du roman sympathiquement rentable.”

Tout est dit.

Ou presque. Bernard Martin est l’organisateur d’Écrivains en bord de mer chaque été depuis 14 ans à La Baule. C’est une manifestation où les écrivains parlent au public, se parlent, font des projets. Des relations professionnelles et amicales durables naissent, se tissent. Ces rencontres de qualité sont également une belle chambre d’écho à l’activité éditoriale de Joca Seria.

La collection Extraction, après le livre de Patrick Bouvet, Open space, publiera son deuxième titre en janvier 2011, Séquoiadrome, dont Émilie Notéris est l’auteur. C’est autour d’une lecture d’un extrait de cet ouvrage que Bernard Martin, directeur de la maison d’édition, et Chloé Delaume ont présenté le travail d’expérimentation que propose la collection.

C’est un petit moment de bonheur de constater qu’une maison d’édition prend l’initiative de soutenir la littérature en train de se faire en donnant à lire, à écouter et à voir des créations originales qui bousculent le confort intellectuel dans lequel se réfugient souvent les éditeurs, par souci de rentabilité, et les lecteurs, par crainte et /ou par paresse.

À signaler, en même temps que la sortie du livre d’Émilie Notéris, celle de Il manque une pièce, opéra parlé écrit par Philippe Adam, composé par Fabrice Ravel-Chapuis et interprété par Jean Guidoni. Et puis, dès janvier, la revue Extraction, en ligne sur le site.

À suivre et à relayer, sans retenue.

Publié le : Jeudi 23 décembre 2010 - par : Dominique Panchèvre
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1 Commentaire publié
  • isabelle maton - le janvier 4, 2011 7:53

    merci Dominique pour ce retour sur cette journée où j’ai regretté de ne pouvoir aller. Grâce à toi, quelques impressions de l’avoir vécue…

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