Le Théâtre de l’imprévu | une compagnie accueille un auteur en résidence.
C’est la première fois que le Théâtre de l’imprévu accueille une résidence d’auteur. Le dispositif d’aide aux résidences d’auteurs porté par Livre au Centre, accompagné par le soutien de la DRAC, lui donne l’occasion de recevoir Patrice Delbourg dans de bonnes conditions. Le théâtre a déjà travaillé avec des auteurs. Mais il s’agissait de commandes d’écriture que la compagnie finançait dans un cadre assez informel. La venue d’un écrivain sur un territoire donné crée une dynamique, source de rencontres, de débats, d’ateliers d’écriture.
Une résidence est un temps de création pour un auteur : cela favorise la concentration en plaçant la personne dans un environnement inhabituel, hors d’un quotidien.
Vous avez déjà travaillé avec Patrice Delbourg sur d’autres projets. Est-ce une suite logique ? En quoi, pensez-vous que la résidence va influer, modifier cette connaissance que vous avez l’un de l’autre (cette complicité peut-être) ?
Nous travaillons, Patrice et moi, depuis 2004. J’avais à l’époque un projet intitulé « Antoine Blondin ou l’ironie du sport » basé sur les chroniques écrites par l’auteur d’ « Un singe en hiver » dans le journal l’Equipe (de l’Après-guerre aux années 70). Mais je cherchais aussi un auteur connaissant bien l’œuvre et la vie de Blondin pour m’accompagner dans cette création. Patrice Delbourg m’a été présenté par une amie commune, Florence Delaporte, elle-même écrivain. Le contact avec Patrice a été immédiat. Nous nous sommes vite rendu compte que nous partagions beaucoup de goûts communs : un attachement à la belle langue, une tendresse particulière pour les jongleurs de mots – Boris Vian, Boby Lapointe, Pierre Dac, Raymond Devos, une attirance évidente pour la poésie, un intérêt vif pour le fait sportif – de préférence vélocipédique tendance Walkowiak plutôt qu’Armstrong. Il a été facile de travailler ensemble, chacun apportant à l’autre son expérience et sa compétence. La complicité que vous évoquez a été renforcée par deux autres créations : « Cet Allais vaut bien le détour » et « Robert Desnos, l’homme qui portait en lui tous les rêves du monde » mais également par de nombreuses tournées en France et à l’étranger (au Portugal, en République Tchèque, en Ukraine) au sein du réseau des Alliances et des Instituts français. Tous ces moments partagés nous ont permis de bien nous connaître et ont renforcé nos liens d’amitié. La résidence en elle-même ne devrait donc pas modifier notre relation. Je suis cependant tout à fait d’accord avec vous quand vous parlez de suite logique : la résidence va, de fait, donner un nouveau souffle à notre collaboration en nous permettant de renouveler notre façon de travailler ensemble aussi bien sur le fond que sur la forme.
La création de Patrice Delbourg aura un thème particulier – l’aérotrain. Il fait appel à la fois à une réalité sur le terrain, à la mémoire collective et à l’imaginaire (parfois fantasmé). Pourquoi ce choix et est-il concerté ?
Je ne pourrai pas dire exactement comment cela a commencé mais Patrice et moi parlons de l’aérotrain depuis des années, attirés certainement l’un et l’autre par sa dimension fictionnelle, futuriste, politique, par les traces réelles ou effectivement fantasmées laissées dans les esprits et les mémoires de plusieurs générations. C’était même devenu un sujet de conversation récurrent entre nous jusqu’à ce jour d’août 2009 où est sortie une double page dans le journal Libération sur la destinée brisée de l’aérotrain. La lecture de cet article bien documenté a remis une fois encore la discussion sur le tapis. L’idée d’un spectacle est alors née. Idée rapidement soumise à Patrice en lui proposant l’écriture d’un texte sur l’aérotrain. J’avais proposé, mi-sérieux mi-blagueur, d’appeler le projet : « Prose de l’aérotrain » en référence à la « Prose du transsibérien » de Blaise Cendrars, un de nos auteurs de prédilection. Il nous manquait toutefois un axe dramaturgique fort. Nous sommes repartis chacun vers nos projets respectifs. Deux mois plus tard, de façon intuitive, m’est venu le désir d’associer véritablement le Transsibérien à l’Aérotrain pour créer un spectacle autour du train. Cette association, saugrenue au premier coup d’œil, est particulièrement intéressante tant elle unit deux trains mythiques, « révolutionnaires », symboles de leur temps, deux magnifiques exemples de modernité : le train le plus long du monde face au train le plus court, la lenteur face à la vitesse, la roue face au coussin d’air. Il ne restait plus qu’à convaincre Patrice de la justesse de cette idée. Ce dernier venait justement de terminer « L’homme aux lacets défaits », roman sur Lucien Gaulard, ingénieur de son état, inventeur méconnu de l’alternateur au XIXème siècle. Un destin tourmenté, similaire en certains points à celui de Jean Bertin, créateur de l’aérotrain. Patrice s’interrogeait également sur le bien fondé d’accepter l’écriture d’une biographie de Blaise Cendrars sous forme d’abécédaire. Tout prenait sens. Nous étions vraiment dans la même dynamique et avons alors repris le projet initial : il y aurait deux textes, « La prose du Transsibérien » de Cendrars et « Brèves de l’aérotrain » de Patrice, le tout constituant le spectacle « des rails…».
Comment envisagez-vous cette collaboration ? Quelle place la compagnie va-t-elle prendre dans cette résidence ?
Cette résidence est un vrai projet de compagnie, mûrement réfléchi. Toute l’équipe du Théâtre de l’Imprévu – Carine Hémery, Marie Noëlle Depois Breton, Sarah Courson – s’est mobilisée pour sa mise en Å“uvre et sa réussite. S’engager dans une résidence représente une vraie responsabilité vis à vis de l’auteur : nous avons envie que Patrice se sente bien à Orléans, qu’il soit dans les meilleures conditions pour écrire. Pour cela, nous avons échangé à plusieurs reprises avec lui sur la façon d’organiser ces trois mois, sur ce qu’il était possible de faire – ou de ne pas faire. Je pense aussi que sur place, début septembre, il y aura un temps d’ajustement. Il faudra que nous prenions nos marques respectives.
Pour revenir sur le propos de l’écriture. Celle-ci va tout d’abord incomber à Patrice Delbourg, mais ces textes sont destinés ultérieurement à une création théâtrale. Comment abordez-vous cette problématique ?
Patrice, dans son œuvre, s’inspire souvent de faits réels, de personnages ayant réellement existé. Il prend également plaisir à s’immerger dans une époque donnée. De plus, son écriture est poétique. Ce n’est pas par hasard s’il a obtenu le prix Max Jacob ou Guillaume Apollinaire. Cette dimension onirique est essentielle puisque le projet « des rails… » repose également sur la verve et le souffle littéraire de Cendrars, le poète du modernisme, celui qui a révolutionné l’écriture poétique. Nous avons forcément beaucoup parlé avec Patrice de la comparaison lourde à porter avec Cendrars. Nous avons donc fixé pour « Brèves de l’aérotrain » un certain nombre de contraintes : un narrateur masculin interrompu par une jeune fille (Jeanne !) comme dans « les Proses du Transsibérien », la description d’une époque en l’occurrence les années 60/70, un texte dense et court ne devant pas excéder 45 minutes en jeu, la volonté de ne pas se perdre dans des connotations trop techniques. Mon travail personnel a consisté en amont de la résidence à « nourrir » Patrice. J’ai essayé de lui procurer un maximum de documents sur l’histoire de l’aérotrain et des monorails en général, sur la vie de Jean Bertin. Enfin, j’ai tenu à commencer les répétitions de « La prose du Transsibérien » avant le début de la résidence d’auteur. J’ai filmé un filage déjà bien avancé dans le jeu et la mise en scène. Patrice a pu découvrir dans quel univers théâtral nous étions déjà plongés. Tout cela doit donner une cohérence à la création de « des rails… » afin d’éviter le côté spectacle en deux parties. Les textes de Cendrars et de Patrice doivent se répondre.
Quelle sera la part des rencontres avec le public ? Et le lien avec la compagnie dans ces rencontres ?
Le Théâtre de l’Imprévu est toujours attentif à créer des rencontres, des débats avec le public. Nous l’avons fait par le passé avec Ferdinando Camon, Svetlana Alexievitch, Slimane Benaïssa. Nous avons la chance que Patrice sorte, au mois d’août, deux livres déjà évoqués plus haut : « L’homme aux lacets défaits » et « L’Odyssée Cendrars ». Nous avons donc prévu plusieurs rencontres à Saran, Artenay, Patay, Orléans, Fleury-Les-Aubrais. Patrice présentera son travail, je lirai des extraits de ses romans, essais et poèmes. Il interviendra également à la Maison d’arrêt d’Orléans à la fois pour des ateliers d’écriture avec les détenu(e)s mais également pour deux séances « Des papous dans la tête » – émission culte de France Culture – dont il est l’un des piliers. Enfin, nous avons mis en place un atelier d’écriture itinérant sur le thème du voyage qui se tiendra dans les bibliothèques de Saran (avec le partenariat du Théâtre de la Tête Noire), de Patay et d’Artenay. De façon plus informelle, Patrice va profiter de son séjour à Orléans pour aller sur les lieux de l’histoire « aérotrain » : il sera forcément amené à rencontrer ceux qui se souviennent, soit parce qu’ils étaient acteurs, soit parce qu’ils étaient témoins. L’aérotrain est encore bien présent dans les esprits.
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